J+29+30+31
- Olivier Balazuc
- 18 avr. 2020
- 2 min de lecture

Ce qui manque c’est une parole de poète
Une parole qui s’élève au-dessus du néant de la parole
Une parole de plein chant une parole tragique
Une parole qui ne soit ni commentaire ni dépêche ni prophétie à la petite semaine ni admonestation prophylactique ni litanie de chiffres ni bilan prématuré prémonitoire ni aveu d’impuissance ni contrition opportuniste ni expédient hygiéniste ni morale par provision ni expertise comptable ni sagesse a posteriori ni cantilène de la fin des temps ni apologétique des temps futurs
Une parole non exutoire exécutoire échappatoire
De tous les récupérateurs incinérateurs de tous les endimanchés de la catastrophe de tous les escatologues emboursicotés de tous les sermonneurs assermentés de tous les onanistes àquoibonistes de tous les apôtres du déni de tous les adorateurs du pire
Des enchanteurs autoproclamés des désanchanteurs à la réclame des recycleurs de formules de ceux qui prétendent avoir changé mais ne changeront jamais des loups devenus agneaux des loups devenus bergers des spécialistes sans spécialité des pythies sans pitié des oracles ras du col des devins ras des dents des spéculateurs thanatiques des acculateurs fanatiques des comptenteurs accrédités des horodateurs décrédités des profanateurs de joie des diseurs de mauvaise aventure et des enjoués de pacotille
Une parole qui démasque les masqués de toujours
Une parole qui chausse le masque de Thespis le masque antique à l’heure du masque antiseptique
Une parole aussi profonde que la peau même quand celle-ci porte des gants
Une parole qui ne prenne pas de gants
Une parole qui rende au corps son pouvoir de parole
Une parole qui rende à la parole sa faculté de s’incarner
Une lucidité tranchante émancipée des tranchoirs du sens des laminoirs du fatalisme
Une parole de la contagion de la parole
De la contagion des désirs
Une parole qui exalte les états de conscience pour que la conscience ne se repaisse pas d’états d’âme
Une parole qui fasse le deuil des morts
Grave un chiffre sacré sur le trou noir des chiffres statistiques

Une parole subversive qui taise la polémique
Une parole vivante qui défie la quarantaine de la parole
Une parole sans diagnostic
Une parole sans peur
Une parole qui fertilise quand tout semble asséché
Une parole qui fédère sans bannière sans drapeau sans oriflamme
Qui ne revendique aucune appartenance autre que d’être mortelle
Sa condition de parole
Une parole sans conditions
Une parole qui dise ce qui est
Qu’il n’est ni grand soir ni lendemains qui chantent
Que l’espoir n’est pas plus pour demain qu’il ne fut pour la veille
Que l’espoir est du jour
Toujours naissant toujours connaissant toujours reconnaissant
L’espoir ne se décline qu’au présent
L’espoir est la révolution de l’instant
Ni excuse ni subterfuge
Il se méfie des promesses des moratoires des carottes et des bâtons de l’infantilisation
L’espoir espère en la parole
L’espoir est parole
Il affirme maintenant
Le simple fait de vivre

Ce qui manque c’est une parole de poète
Une parole qui s’élève au-dessus du néant de la parole
Une parole de plein chant une parole tragique
Ce qui manque c’est une parole de joie
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